OBI BORA BLACK PRAYERS

“Heureux qui comme ObiBora a fait un long voyage. Heureux surtout d’avoir survécu pour nous soumettre Black Prayers, fruit musical mûri à la lumière de cette expérience hors du commun, conçu dans l’âpreté d’un exil au long court, au terme de tribulations qui dessinent le tracé d’une odyssée des temps modernes partagée par des milliers de migrants comme lui. Echapper à une identité aussi fantomatique, aussi discriminante que celle de migrant est la raison d’être de Black Prayers, « prières noires » que le musicien lyonnais Cédric de La Chapelle a aidé à formuler dans une turbulente et fertile confluence où s’éprennent rap, électro et afro beat, où se remémorent, pour s’en libérer, les traumas du long, éreintant périple accompli, où s’expriment les espoirs du rescapé.

C’est à 23 ans qu’Obi Bora finit par choisir la route de l’exil. Aventure qui le conduit à travers le désert, lui fait endurer la faim, la soif, fuir les bandits qui prennent en chasse les migrants, enchainer les nuits sans toit et les internements. Des côtes marocaines à celles de l‘Espagne, des camps de réfugiés espagnols aux prisons suisses, en passant par les foyers et la rue en Italie, jusqu’aux squats de la Croix-Rousse à Lyon, une errance de 10 ans, mille fois torpillée par le doute, minée par le désespoir et même le renoncement. Mais qui a aussi contribué à forger en lui cette capacité à survivre pour au final réaliser ce rêve, longtemps caressé comme une inaccessible étoile, ce premier disque qui le rembourse en partie des souffrances endurées. Nourris de cette expérience, les 8 titres de Black Prayers traduisent avec force, en langage sonore contemporain, cette destinée de naufragé, ce vécu de déraciné en quête d’une nouvelle vie.

Pétries de peur ou sublimées par elle, certaines revêtent leur habits de guerre telles “Jealous” ou “Soul Taker“, quand d’autres s’affirment dans une désarmante nudité comme “No One“, émouvant hommage à la destinée qui guide les pas du voyageur et le protège des ennemis. La peur, mais aussi l’espoir qui insuffle à toutes ces chansons une pulsion positive, véritables chants d’encouragement pour puiser en soi-même la force de continuer, et croire en un avenir possible. Encouragements pour soi-même, à l’image de “Never Give Up“, mais aussi offerts à tous les oubliés de l’Histoire, les compagnons d’infor- tune croisés dans son errance : « I will pray for you » répète t’il dans le refrain de “Light‘N’Darkness“. Les compagnons d’infortune, il en est aussi directement question dans “Slave We“, témoignage coup- de-poing sur les conditions de vie des demandeurs d’asiles africains dans nos villes d’Europe, entassés dans des squats insalubres. Des chansons du voyage, à deux exceptions prés : “Ye Le Le“, « me voici » en Igbo, nous parle de sa vie d’avant le voyage, de la violence et de la pauvreté au Nigeria, ainsi que du moment où il a annoncé à sa mère son départ sans retour. Et à l’autre extrémité du voyage, “Turn Around” : Obi est devenu un artiste, la musique l’a sauvé, et il peut enfin tourner en harmonie avec la Terre et le Ciel, en accord avec la vie, en non plus contre la ronde du monde comme il le faisait jusque là.

Les chansons ont été finalisées en collaboration avec le multi instrumentiste Cédric de La Chapelle, que le hasard a mis sur sa route en juillet 2019, et qui a tout de suite été saisi par son talent. Depuis, Cédric « prolonge le geste musical » d’Obi à partir des maquettes composées depuis son squat sur un ordinateur portable acheté grâce aux maigres revenus des petits boulots réalisés en prison. Jadis aux commandes de l’éphémère et analogique Ginger Accident, qui accompagnait Slow Joe, Cédric a su cette fois, entre machines et samples, donner aux structures préalablement ébau- chées par Obi, une vérité formelle qui révèle leur imposante profondeur d’âme. « La leçon de son parcours et de ses musiques résume Cédric, c’est qu’à la fin on peut toujours trouver en soi la force pour avancer ».

Un parcours décidément hors norme, qui portera loin les Black Prayers d’Obi Bora.

Musique