Regardez-la dans les yeux : Fishbach est plusieurs.

En elle, une adolescente rock et déchirée, une femme fatale et une prêtresse rétro-futuriste. Passé présent futur, pour mieux s’affranchir des carcans et aller vers plus de liberté.

Fishbach est toujours cette musicienne qui marqua les Victoires de la musique en 2018, cette autrice-compositrice qui tourna dans toute la France avec son premier album À ta merci et cette actrice qui, en 2019, incarna Anaïs aux côtés de Romain Duris dans la série Vernon Subutex. Mais elle est aussi devenue tout autre chose.

Créature séductrice et insaisissable, elle nous entraîne dans la forêt de son nouveau disque Avec les yeux —composé loin de la ville, dans les Ardennes, sa terre natale, qu’elle a décidé de retrouver après avoir quitté la capitale. C’est une forêt hallucinée, pleine d’une lumière nouvelle. Une forêt où l’on se promène les yeux grands ouverts. On y croise, ici, la bizarrerie de Kate Bush ou l’audace de l’australien Kirin J Callinan ; là, la sensualité androgyne de Scorpions et tiens, cachée sous un arbre, une classe à la Marlène Dietrich. Du jeu, une intensité certaine, des outrages.

On y retrouve son timbre de pierre tendre, cette voix unique et sans âge, instrument mezzo-dramatique tantôt au coeur de l’intrigue (comme sur le saisissant Presque beau), tantôt fondue dans le décor, devenue un instrument magnétique. Certains morceaux s’écoutent comme on traverse une nuit, d’autres sont des promenades épiques, instant classic à la Bonnie Tyler. Et bien que toujours inspirée par les 80s, c’est vers l’avenir que Fishbach se tourne désormais. En témoigne un spectaculaire travail de son effectué avec la complicité de Michael Declerck (réalisateur pour Her, Gaspard Augé, Prudence…). La jeune femme a « de l’instinct et de la violence pour deux », alors, ici et là, comme des hallucinations auditives : quelques claviers ont l’air de serpents à sonnettes, quand d’autres semblent avoir été enregistrés dans un volcan en ébullition. Il y a des onomatopées addictives (l’irrésistible « Masque d’Or »), des guitares érotiques ou encore un étrange chœur d’enfants fous, comme échappés d’un parc d’attractions médiéval (« Quitter la ville » au texte très personnel). 

Car si les paroles semblent parfois surréalistes ou d’un autre temps, elles résonnent étrangement en nous, toujours en prise avec l’époque. Modernes et profondes, elles sonnent comme des incantations amoureuses. À la première écoute, elles vous touchent ou vous font sourire, puis à chaque replay, se décryptent et s’enrichissent : « Je suis absolument secrète / Je vous assure / Je n’ai pas besoin d’interprètes / J’ai des chaussures » (« Téléportation »).

Avec les yeux vient de loin pour s’approcher de nous, tout près. C’est un disque d’aujourd’hui, à la fois mystérieux et précis, attributs essentiels de la poésie. Un disque pareil à un loup-garou joueur, tout en sensibilité et en outrances. Un disque trouble et animal, qui rompt avec les formatages actuels pour parler à la lune cachée en chacun de nous et nous libère.