1 er EP solo pour Félix Hemmen (membre des BB Brunes)

On ne l’attendait pas, Félix Hemmen. On ne l’attendait pas là, en tout cas. Avec un premier EP de chansons entièrement composées et interprétées par lui-même. Depuis plus de quinze ans, au sein de BB Brunes, il est le guitariste qui assure les contre-chants ou les harmonies, rarement l’écriture, et les choses roulent très bien ainsi. Cinq albums, des centaines de concerts, pas l’ombre d’une frustration ni la moindre amertume ne sont venues assombrir la bonne nature de ce garçon chaleureux, ni les amitiés durables du plus précoce des groupes de rock français des années 2000. Aux heures creuses, entre deux disques et tournées, Félix compose pourtant, comme on aménage une chambre à soi à l’écart de la maison commune, et voir si l’envie ou l’occasion viendront un jour d’en entrouvrir la porte. Adrien Gallo l’a devancé dans l’exercice solitaire, et les multiplications n’ont jamais fait des divisions. En septembre 2019 sort Visage, le cinquième BB Brunes, mais le groupe se retrouve vite sur pause, nullement arrêté mais contraint par les circonstances sanitaires à devoir écourter sa tournée. Le moment est cruel, mais il est propice à faire de l’adversité une aubaine, et Félix publie pendant le premier confinement trois morceaux, essentiellement en anglais, présentés sous le nom générique Hemmen.

On y découvre déjà sa belle voix claire et un sens de la mélodie nacrée qui s’accorde à merveille aux arrangements électro-pop où pointent les influences qui sont les siennes depuis toujours, celles des Anglais Depeche Mode et New Order ou des iconoclastes pionniers américains de Devo. Le producteur et réalisateur Jean-Charles Bastion, compositeur de musiques de films (Paris est à nous) et son alter-ego sur ce projet, l’encourage pourtant à poursuivre en français, après une timide tentative sur le titre « Wooden Chair ». Au cours de l’été, quand les fenêtres d’un monde endormi s’ouvrent enfin, Félix en profite pour filer en studio avec Jean-Charles, et entouré de quelques musiciens il enregistre les quatre titres de ce premier véritable EP. L’écriture en français tant redoutée a finalement coulé de source pour ce fan de science-fiction qui vénère 2001, L’Odyssée de l’espace et dévore Isaac Asimov ou Frank Herbert quand il ne s’abandonne par à la poésie humaniste du réalisateur japonais Hayao Miyazaki. L’atmosphère surnaturelle de « Mirage », une histoire de fantôme onirique portée par une grâce aérienne, traduit cette attirance pour les infra-univers propices à l’évasion. Félix Hemmen a passé le cap de la trentaine, il n’en a pas perdu pour autant cette délicatesse juvénile, et à l’image du canadien Andy Shauf ou de l’australien Kevin Parker (Tame Impala), dont il clame l’inspiration, il appartient à cette internationale rêveuse et sensible, capable d’encapsuler le temps d’une chanson autant de fragilité que de force et de dessiner les nouvelles frontières de la pop moderne.

Sur l’essentiellement acoustique « Demi-lune », dans une nuée de vibraphone, de violon et de percussions autour de sa guitare aux légères inflexions brésiliennes, il sait avec tact aborder le thème rebattu de la rupture amoureuse en y associant des sensations, des couleurs et des lieux d’échappatoire avec l’indolence de ceux qui refusent l’apitoiement. Sur « Vraiment vraiment », il a retrouvé sa superbe amoureuse, et avec ce titre résolument up-tempo, le plus électrique du lot, on ne peut s’empêcher de penser à Etienne Daho, modèle ultime de ceux qui ont cherché à harmoniser le français et l’écriture pop anglo-saxonne. Les synthés et les beats électroniques eighties de « Insomnie », par contraste mais sans s’éloigner musicalement de Daho, tracent encore une autre voie dans cette cartographie de l’imaginaire et du sensoriel, avec un vocoder qui vient troubler le chant et la suave quiétude noctambule qui le portait jusque-là. Ces quatre jolis coups qui sont plus que des essais, mais témoignent déjà d’une grande personnalité enfin mise à jour, ne devraient pas rester longtemps sans suite. Un deuxième EP, composé cette fois dans l’isolement total d’une maison à l’écart du monde, viendra bientôt éclairer d’autres facettes de cette histoire déjà éblouissante.

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